La musique et le Taijiquan

Au XIIIe siècle quelque part sur le mont wudang, zhang sanfeng (le maître des 3 pics) découvrait le principe du taijiquan. Au milieu d'une méditation, il aurait assisté à un véritable ballet : un combat entre une pie et un serpent !

Cette lutte eut-elle vraiment lieu devant ses yeux ou bien dans son esprit ? Bien difficile à dire ! Aux attaques linéaires du bec de l'oiseau le serpent répondait par des esquisses sinusoïdales.

Ce moine taoïste comprit le message qui lui était envoyé : dans un combat les mouvements circulaires sont plus efficaces que les mouvements rectilignes !


A cette même époque en Europe, une musique vibrait dans des lieux riches d'énergie (les cathédrales) et s'exprimait avec force à travers les chants grégoriens.

Cette musique dite sacrée donnait le frisson, représentait toute la puissance d'une religion et véhiculait toute sa symbolique.

Un autre style de musique, sous forme de chansons, se propageait pendant ce temps-là de château en château pour distraire les seigneurs dans leur province. Son aspect moins cérémonial lui avait valu, de la part de l'église, le surnom peu flatteur de musique profane ! Non pas qu'elle fut moins puissante que la musique sacrée, mais parce qu'elle ne transmettait pas en apparence le même message. Son côté légèreté ne lui conférait pas une bonne réputation.

Au nord de la Loire les trouvères apportaient leur art pour distraire les seigneuries, au sud les troubadours, quant à eux, véhiculaient sous des chansons apparemment anodines la parole de Dieu (en occitan trobes veut dire parler de façon cachée et adores signifie la parole de Dieu). Cette musique qualifiée de profane ne l'était donc pas tant que cela, seule sa forme paraissait plus rudimentaire : une simple mélodie accompagnée d'un instrument ! Ces artistes qui sillonnaient alors la France exprimaient le même message que la musique sacrée, mais simplement sous une autre forme.

Au XVIIIe siècle, le rusé yang luchan se faisait embaucher par la famille du général chen changxing (dans le village de chenjiagou) pour mieux espionner le soir, caché derrière une palissade, ce que j'appelle l'ancien style chen que ce général transmettait à ses garçons. Beethoven à la même époque revendiquait la paternité d'un nouveau romantisme allemand.

Au fil des siècles la musique s'est transformée. Les grands compositeurs ont marqué chaque siècle. En Allemagne ils témoignaient dans leurs œuvres d'une structure bien marquée, d'une force, d'une rigueur et d'un symbolisme comme par exemple le célèbre J.S. Bach.

L'opéra italien, véritable fenêtre sur l'époque montrait très directement les situations, tout était dit et montré ! A l'inverse dans l'opéra de Mozart tout était sous entendu, symbolique.

Les compositeurs russes ont révélé une certaine richesse d'images intérieures, d'états d'âme.Les harmonies des musiciens du début XXe ont témoigné d'une ouverture d'esprit, d'une originalité dans l'écriture; je pense à Debussy, à Ravel ou encore à Satie.

Les compositeurs contemporains ont exprimé autrement les sentiments, les mêmes préoccupations, le même message.

La musique noire, à l'origine celles des esclaves, a considérablement influencé la musique américaine. Le gospel étrange mélange de danses et de chants n'a- t - il pas servi de creuset pour ce qui allait devenir plus tard le blues et le rock ?

L'apparition de styles musicaux très différents au XXe siècle comme le jazz puis la country, le blues, le rock, la soul, la pop a permis de répondre à de véritables besoins exprimés par l'homme de différentes conditions. Les musique folkloriques et leurs danses ont également contribué à cet enrichissement mondial. Ainsi chaque ethnie, ou presque, possède son style musical et ses influences correspondant à un passé, à une histoire, à des aspirations.

Récemment le rap et le rai sont apparus. Ils témoignent eux aussi du besoin d'expression d'une partie des hommes d'aujourd'hui. Qui sait de quoi sera faite la musique de l'homme de demain ?


La chanson populaire est une autre manière d'exprimer la musique. Au XXe siècle Aznavour, Bécaud, Brel, Ferrat, Ferré, Trénet et Vian pour ne citer qu'eux ont véritablement ouvert des voies nouvelles, sans pour autant renier les compositeurs du passé !

Et pourtant la musique n'a pas changé dans ses principes. Elle a toujours ses sept notes, une blanche vaut toujours deux noires, les notes s'inscrivent toujours sur une portée sur laquelle est indiqué la tonalité. Par contre l'aspect extérieur de la musique change sans cesse : soit dans le rythme, dans la forme, soit par les arrangements, soit encore par les instruments utilisés (orgues, didgeridoo, clavecin, guitare électrique, percussions..).

Qui pourrait démontrer que telle ou telle musique ancienne est soit plus riche soit plus authentique qu'une autre plus moderne, voire contemporaine ? Qui oserait proclamer que seule l’œuvre de Vivaldi par exemple reflète à elle seule la dimension de la musique ? Qui tenterait d'affirmer que le reggae et la soul ne sont pas de vraies musiques ou qu'elles n'ont rien apporté ?


Chaque style musical exprime bien quelque chose de différent, d'intéressant, dans le concert mondial pour la plus grande joie de tous. Chaque style ancien ou moderne, ne témoigne t -il pas d'une réalité à un moment donné pour les êtres vivants de leur époque ?

Chaque siècle musical a suivi une évolution parce que les hommes qui la composaient eux aussi évoluaient. Les chants grégoriens n'ont-ils pas rayonné dans toute l'Europe ? Qui n'a pas entendu la magnificence du style russe (Tchaïkovski, Borodine) ? Que dire de la rigueur mélodique de Bach ? Que penser du lyrisme des opéras italiens !

Qui s'aventurerait à dénigrer l'apport considérable du rock et du blues ?

Bien sûr nous pouvons, par affinité, être amoureux d'un compositeur , car nous entrons en résonance avec sa sensibilité. Nous pouvons donc préférer une époque plutôt qu'une autre, car nous adhérons sans doute dans les profondeurs de notre âme à ce style d'expression. Notre hun (âme spirituelle) vibre à l'unisson par des chemins dont nous n'avons pas conscience.


Les grands compositeurs de chaque époque ont profondément influencé leurs successeurs parce que leur propre perception du monde d'alors leur ont ouvert d'autres domaines d'expression. Chacun ayant ressenti le besoin d'exprimer autrement la réalité du moment.

L'important pour la musique ? C'est qu'elle existe ! Du reste dès l'homme préhistorique des embryons de musique ponctuaient la vie difficile de l'époque. Une peau d'animal tendue entre deux branches ou deux os comme tambour, un os percé comme flûte et quelques bâtons tapés les uns contre les autres comme percussion permettaient d'accompagner des cérémonies et les premières danses incantatoires.

Je connais des nostalgiques du jazz qui perpétuent très bien cet idéal à leurs yeux dans moult concerts. Je respecte cette attitude, ce regard tendre vers un certain passé, mais n'est-ce pas refuser ainsi de voir la musique actuelle et surtout de lui accorder quelque valeur? Ne tombons pas dans la critique facile qui dénigre le modernisme ou qui accuse de dégénérescence ce qui est actuel !

L'homme ne paraît pas en mesure (sans jeu de mot) de connaître tous les styles (ils sont trop nombreux). Cela lui demanderait trop de temps ! Il se tourne ainsi vers une époque, un style oui un compositeur avec qui il se sent en symbiose.

Le taijiquan n'a pas dérogé à cette loi de l'évolution. Celle-ci s'est faite, siècle après siècle, au gré des époques et donc des maîtres.

Le très respectable zhang sanfeng, fondateur désigné de la première forme de taijiquan, avait donné de son vivant une connotation particulière à cette danse du dao.

La famille chen, tout aussi respectable, n'avait-elle pas par la suite déjà, dans son aspect extérieur, modifié quelque peu les mouvements de cet héritage ?

Yang luchan, une fois installé à beijing a bien su adapter sa musique intérieure aux publics qu'il rencontrait, choisissant de donner ou pas tel style (chen, yang ou wu).

Yang chengfu , le père spirituel dit-on, a joué avec ses nombreux disciples et à différents moments de sa vie, des symphonies de mouvements aussi variées qu'intéressantes. Si depuis cette époque le taijiquan s'est ouvert à un plus vaste public il s'est aussi transformé, adapté et a répondu aux aspirations nouvelles de l'homme dans son évolution sociale, économique et familiale.


Si nous comparions les gestes, le rythme et l'amplitude des mouvements de yang luchan avec ceux de yang chengfu nous trouverions à l'évidence certaines différences notoires. Personne n'oserait cependant dire que le taijiquan de yang chengfu a moins de valeur que celui de son grand-père ! Simplement nous pourrions dire que la forme a évolué dans son aspect extérieur, mais que les principes de cet art, même s'ils ne sont pas visibles, sont bien là cachés au plus profond des gestes. La chanson de geste du Moyen-âge n'avait-elle pas cette caractéristique : dissimuler sous une apparente légèreté un message grave et profond ?


Ainsi dans tous les styles de taijiquan ne faut-il pas s'arrêter à l'aspect extérieur qu'il témoigne, mais plutôt rechercher où s'exprime les principes de base qui eux n'ont pas changé.


La qualité d'un bon ancrage, une certaine verticalité sans raideur, une conscience intériorisée de l'éternel mouvement du dantian, une saine relation des quatre diamants, un regard posé et ouvert sans être fixe, des articulations ouvertes, une respiration naturelle, une harmonie entre le bas et le haut, entre la gauche et la droite, l'avant et l'arrière, un esprit vide et plein à la fois, la conscience du moment présent, sont autant de principes transmis depuis toujours dans toutes les écoles de taijiquan.

Tout comme dans la musique nous trouvons toujours les mêmes principes ; les sept notes, la portée sur laquelle elles sont écrites, l 'indication de la tonalité et les variations d'interprétation.


De nos jours l'inexorable évolution de cet art martial nous a permis de découvrir d'autres styles encore, d'autres écoles certes moins connues mais tout aussi passionnantes, non ? Chacune d'elles exprime à sa manière les règles immuables. Les étudier c'est enrichir ses connaissances, c'est ouvrir davantage la compréhension du taijiquan.

Dès lors, qui oserait encore de nos jours prétendre que telle ou telle école de taijiquan est meilleure ou plus authentique qu'une autre ? Qui pourrait, sans tomber dans le chauvinisme, argumenter solidement que les styles modernes ne sont pas conformes à l’esprit de cette boxe de l'ombre ? Qui prendrait le risque de nier la valeur de ces styles alors que les instances techniques chinoises, elles-mêmes, les préconisent ? Dans cette hypothèse ce serait faire preuve d'un manque d'ouverture, d'un manque de respect, d'une insuffisance de tolérance notions induites en principe dans tout apprentissage traditionnel de cet art !

Je ne crois pas les chinois assez sots pour avoir passé une dizaine d'années à réfléchir sur le taijiquan actuel sans lui trouver aucun sens, aucune dimension, aucune valeur !

Quand des noms aussi prestigieux que yang zhenduo, wu bin, zhang shan, men huifeng, kan guixiang li binci et chen xiaowang se sont associés pour réfléchir au devenir du taijiquan c'est pour garantir à l'évidence que la tradition sera respectée et transmise.

Pour avoir traversé pendant trente années le milieu associatif et les clubs sportifs de tous genres je sais que l'homme met lui-même des obstacles là où il ne devrait pas. C'est à celui qui prétend détenir la vérité, à celui qui veut imposer sa vision du monde !

Il serait dommage de vérifier de tels agissements au sein de l'ensemble des pratiquants du taijiquan et des wushu en général. Ces attitudes exprimeraient simplement une faiblesse humaine devant cette montagne de sagesse qu'est le dao d'où est issu le taijiquan.

Le taijiquan, comme la musique, n'appartient à personne pas plus que leurs principes de fonctionnement. Chaque élève sincère peut espérer atteindre en lui, un jour, cette plénitude de l'instant dans la musique de son corps. La voie vers la sagesse peut aussi passer par la voix du cœur.


La musique céleste, sacrée, s'exprime parfois à l'intérieur de nous dans un instant bref et inoubliable, celui où nous faisons silence...Le corps peut aussi, dans une méditation en mouvement permettre de ressentir cet immense espace qui nous entoure et dont nous ne percevons pas toujours l'harmonieuse musique ! Le chemin vers le sommet de la montagne est bien long et périlleux mais l'essentiel n'est-il pas de commencer l'escalade ?

La condition humaine peut s'en sortir gagnante si peu que l'homme fasse l'effort de regarder l'autre avec tout cet amour qui fait tant défaut aujourd'hui ! Notre ego devrait se taire pour que l'autre en nous aime. C'est à ce prix que le taijiquan pourra encore évoluer dans le respect de la différence de le a Tradition.

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